Actualite 24/11/2010
Ueli Mäder: «Les riches resteront en Suisse»
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Des patrons menacent de quitter la Suisse si le peuple accepte l’initiative fiscale du PS. Sociologue spécialiste des riches, Ueli Mäder estime que c’est un coup de bluff



De quoi on parle?

Les riches sont dans la ligne de mire de plusieurs initiatives qui veulent augmenter leurs impôts, limiter leur salaire et raboter les bonus. Pour le sociologue bâlois, les grandes fortunes ont tout intérêt à les soutenir.

Les riches vont-ils déserter la Suisse après les votations du 26 novembre? Pour influencer le scrutin, plusieurs grands patrons ont menacé qu’ils partiraient à l’étranger si le peuple acceptait l’initiative «pour des impôts équitables» du Parti socialiste. Vont-ils mettre réellement leur chantage à exécution? Pour répondre à ces questions, «Le Matin» a interrogé le sociologue bâlois Ueli Mäder. Le spécialiste connaît bien les riches de ce pays. Il vient de leur consacrer une étude très documentée, durant laquelle il a interrogé une centaine de citoyens parmi les plus fortunés du pays. Sorti de presse fin octobre, son livre, «Wie die Reiche denken und lenken» (Comment les riches pensent et dirigent) en est déjà à sa troisième réédition.

Doit-on craindre un exode des millionnaires après les prochaines votations?

C’est de la poudre aux yeux! Il est possible qu’ils y aient pensé, mais pour aller où? Pour moi, ces menaces sont infondées. La qualité de vie est très bonne en Suisse, que ce soit au niveau fiscal, de l’environnement ou de la formation. Beaucoup de riches le reconnaissent, savent que cela a un prix et sont prêts à payer pour que la situation perdure. Je ne comprends par la dureté des critiques contre l’initiative fiscale du Parti socialiste, qui est plutôt modérée. Une certaine harmonisation du système fiscal entre les cantons n’est pas incompatible avec le libéralisme.

Les attaques s’enchaînent. Deux autres initiatives souhaitent limiter le salaire des grands patrons et raboter les bonus ainsi que les parachutes dorés.

Je ne perçois pas ces projets comme des attaques contre les riches, mais comme des projets pour améliorer la répartition des richesses. En Suisse, 3% des contribuables concentrent autant de fortune que les 97% restants. Seule la Namibie et Singapour font mieux en termes d’inégalité sociale. Et cet écart a augmenté plus rapidement en Suisse que dans les pays occidentaux. Les grandes fortunes ont tout intérêt à ce que ces inégalités se résorbent en Suisse.

Pourquoi paieraient-ils plus?

Pour éviter une situation où il n’y aura que des perdants. Si l’écart entre riches et pauvres continue d’augmenter de la sorte, notre société risque d’être déstabilisée, et la paix du trava il pourrait être menacée. Pour l’instant, la Suisse va plutôt bien, et la démocratie directe permet d’atténuer les inégalités, par exemple au travers d’initiatives. Mais on constate un énervement croissant chez les personnes qui ont un revenu plus faible. La résignation qu’on pouvait observer par le passé fait place à la colère. Des mouvements populistes pourraient profiter de cette polarisation.

Comment en est-on arrivé là?

Dans les années 1960 et 1970, la Suisse a connu une diminution des écarts sociaux entre riches et pauvres. La croissance profitait à tout le monde. Les salaires correspondaient à peu près à la performance fournie. A partir des années 1980, notre système s’est tourné vers un libéralisme de type anglo-saxon, qui casse le lien entre travail et rémunération.

Plafonner le salaire des patrons va, selon vous, dans la bonne direction?

Oui, les riches auraient intérêt à soutenir l’initiative «1:12» des jeunes socialistes. Le texte brise un tabou en voulant limiter les salaires vers le haut. Il me semble toutefois plus urgent d’améliorer la situation des bas revenus et des assurances sociales. Reste que cette proposition fait sens, si l’on souhaite relier les revenus au travail fourni. Des écarts salariaux trop importants démoralisent les travailleurs et alimentent les ressentiments.

Les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Est-ce vrai?

Oui, mais ça n’est pas un système de vases communicants. La fortune des 300 plus riches de Suisse est passée de 86 milliards de francs en 1989 à 449 milliards en 2009. Dans les années 1990, les bas salaires ont vu leur pouvoir d’achat baisser de près de 20%. La productivité a augmenté dans tous les secteurs de l’économie, mais les richesses n’ont pas été partagées. C’est un problème qu’il ne faut pas ignorer.

Le pays profite pourtant de ses riches contribuables, non?

Indirectement. La Suisse profite de tout le monde, et ce ne sont pas les grosses fortunes qui produisent la richesse, mais les gens qui travaillent. La moitié des 300 personnes les plus riches du pays ont hérité de leur fortune. On voit donc que la reproduction de la richesse fonctionne en vase clos.

Comment définiriez-vous les personnes fortunées de Suisse?

Une personne riche peut vivre des intérêts de sa fortune. S’il fallait faire des catégories, nous pourrions distinguer quatre types. Tout d’abord, les anciens riches, issus de l’aristocratie ou de familles patriciennes, comme à Berne ou à Bâle. Ce sont les plus paternalistes et ils montrent une certaine ouverture aux questions sociales. Viennent ensuite les riches issus du monde industriel. Le troisième groupe de riches émerge dans l’après-guerre et a construit sa fortune sur la spéculation. Viennent enfin les nouveaux riches, dont l’argent est issu des médias et des nouvelles technologies. Ils sont plus individualistes et pragmatiques que les anciens riches. On les trouve par exemple à Zurich.







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